Le logiciel incontournable... ...pour l'animation 2D

 

La magie de l'animation sans papier

My dog Tulip

Asaf Agranat: Mon esprit se bloque lorsque j'essaye de penser à faire un long métrage en animation. Dans une large mesure, les raisons en sont la production, l'équipe, le budget, etc ... Mais à tout bien penser, cela n'a pas forcément lieu d'être..
Votre film est un exemple brillant de ce qu'il est possible de créer pour le grand écran : 80 minutes de long métrage, employant pas plus de 2 personnes pour la majeure partie de la période de production, le tout en moins de 3 ans. Je pense que cela n'aurait pas été possible avant l'ère du dessin numérique. Qu'est-ce qui, dans TVPaint Animation, vous a permis, vous-même et Sandra, de travailler si rapidement ? Quelle est votre méthode de travail ?

Paul Fierlinger: Dans un premier temps, il est nécessaire de prendre en compte l'accumulation d'une quinzaine d'années de production de moyens métrages. Sandra et moi avons fait des films de 30 minutes à une heure depuis 1992. Cela prend environ un an pour faire un film TV de 30 minutes, mais c'était à l'époque où nous n'avions pas encore basculé dans la technologie informatique.
Il n'y a pas de mystère pour pouvoir couvrir un tel volume en un an : nous avons travaillé de longues heures. Je dessine entre 12 et 16 heures par jour. Cela équivaut à deux fois le travail d'une journée normale.
Un animateur expérimenté ne devrait-il pas être capable de dessiner 15 minutes de court métrage en 1 an – ou bien 30 spots TV – ce qui revient à entre 15 à 20 secondes de films en une semaine, ou 3 secondes par jour; en travaillant 7 jours par semaine ?
Maintenant, doublez cette valeur et vous animez 5 secondes par jour ce qui revient à une demi-heure de film par an.
A ce rythme vous obtenez un long métrage en moins de trois ans. Bien entendu, j'ai pour habitude de dessiner quelques secondes de plus par jour, mais j'ai aussi besoin de temps pour écrire, enregistrer et éditer le film.

Là où la technologie TVPaint entre en jeu, c'est dans la productivité ainsi que dans la qualité du travail. Notre premier métrage pour la télévision était un film autobiographique de 60 minutes, appelé « Drawn from Memory » : il a été réalisé en majeure partie par nous deux en 2 ans, au format film 16 mm. Mais le résultat de l'animation était grossier au regard des standards actuels. J'ai animé en 3 (Ndt : 8 images par seconde) et parfois même en 4 (Ndt : 6 images par seconde) et les personnages que j'ai dessinés étaient pour la plupart des caricatures simplifiées provenant de magazines.
En fait, je passais de longues heures sur le banc-titre Oxberry et je faisais des découpages physiques tout en éditant les pellicules sur les machines de découpe et d'impression appropriées.
Nous avions parfois besoin d'appeler quelqu'un pour gérer le banc-titre Oxberry, et je pouvais ainsi me concentrer un peu plus sur l'animation elle-même. Vous animez beaucoup mieux si vous savez que quelqu'un d'autre va devoir faire les prises de vue des mouvements de caméra complexes que vous distribuez si généreusement tout le long du film.

Dans la technologie informatique, et tout spécialement avec TVPaint Animation, la part de travail relative aux prises de vues a été éliminée tout comme l'épissure physique des agrafes, le filetage, le fonctionnement du projecteur de film, les bobines d'entraînement ...
tous propres au travail de laboratoire.

« Mon chien Tulip », le film que nous venons tout juste de terminer, met en avant deux personnages : un homme âgé et sa chienne de race Berger Allemand. Il n'y a quasiment pas une scène du film sans un chien ou deux, voire même une demi-douzaine. Le chien, comme tous les cartoonistes s'accorderont à le dire, est la créature la plus difficile à dessiner correctement. J'ai dû apprendre comment dessiner et agir avec Tulip sur le tas, et si j'avais dû faire cela avec mes crayons et papiers en 2 (ndt : 12 images par seconde) je serais encore en train de travailler sur ce film, pour au moins un an ou plus. Grâce à la
technologie sans papier de TVPaint Animation, toute l'accumulation des tâches associées à la gestion du papier n'existe plus.

Et c'est beaucoup de temps gagné ! Quand vous pensez à toutes les tâches associées à la gestion du papier, quand vous devez déballer les paquets, les poser sur votre droite, faire les trous au poinçon dans chacune des feuilles, puis les mettre sur votre gauche, reporter le paquet troué sur votre bureau, positionner chaque feuille dessinée au-dessus des autres sur votre gauche ... Le tout en effaçant retournant, ronchonnant et jetant quelques feuilles dans une corbeille à papier, conservant les bonnes feuilles en bas à droite, tout du long ... De plus, vous devez soigneusement numéroter chaque feuille et enregistrer le nombre de répétitions dans votre feuille d'exposition.... Il y a également beaucoup de retours en arrière et de jurons lâchés lors de ces tâches !

Vous devez réunir les dessins terminés, les porter vers le photocopieur, jurer encore un peu et soupirer alors que vous disposez lentement chaque feuille dans la machine qui est reliée à votre ordinateur/visionneuse.
Cela implique de lever et poser le couvercle, - deux fois par feuille, pas moins – et une fois que c'est fait, vous devez encore vider la corbeille à papier, retirer de la table tous les petits bouts de gomme.
Enfin, il faut prêter attention à la chose suivante : vous n'avez toujours pas pu voir en temps réel une seule seconde de votre travail devant vos yeux ! Je mentionne ici que le travail décrit précédemment est particulièrement abêtissant, vous apprenez très peu de choses lors d'un tel processus !

Cette gestion non-productive du papier prend plus de temps en elle-même que l'action de dessiner sur le dit papier ! La technologie sans papier de TVPaint Animation offre l'avantage de pouvoir revenir en arrière à tout instant et aussi la possibilité de pouvoir visionner en temps réel ce que vous faites. Sans cela, vos talents en matière d'animation et de dessin progressent vraiment très, très lentement. Quand je regarde mes anciens films, je ne vois que peu d'améliorations d'un film à l'autre. Mais quand je compare chaque film fait à l'aide de la technologie TVPaint au suivant, je vois de grands sauts en terme de progrès ! Et voilà la réponse à votre question au sujet du financement d'un long métrage : vous ne pouvez l'obtenir qu'après avoir fait quelques bons films. Cela m'a pris 50 ans avant que quelqu'un puisse croire en moi et me donner des fonds décents pour un long métrage.

Vous, jeunes animateurs, avez à disposition toute cette technologie informatique et vous gaspillez de précieuses années de vos courtes vies à toujours dessiner sur du papier. Je ne vous comprends pas.

Asaf Agranat: Ce dernier point que vous mentionnez, à propos de l'amélioration considérable de votre talent d'artiste entre chaque film animé à la tablette graphique, est en fait un très bon point . Je néglige fréquemment cet aspect, et souvent, j'observe que mes dessins sont très différents d'un film à l'autre (seuls les spectateurs extérieurs trouvent un point commun qui relient mes créations), pensant que je manque de constance – probablement du au fait d'avoir attendu trop longtemps entre chacun de mes films.
Mais je devrais, en fait, regarder les changements dans mes techniques de dessin, comme des améliorations, résultant de mon usage constant (presque absolu) de TVPaint Animation.
Un autre résultat positif, que j'ai pu expérimenter après avoir utilisé TVPaint Animation longuement, c'est que mes techniques de dessin sur du papier (sketches, dessins à partir de la vie de tous les jours, etc ...) sont devenues très pragmatiques : j'ai commencé à dessiner plus vite, comme pour représenter uniquement les choses les plus importantes qui doivent être dessinées. J'apprécie de voir ce changement : cela transforme le dessin sur papier en un acte destiné à ponctuer et ordonner mes idées, plutôt qu'en acte destiné à l'accomplissement d'une oeuvre finie. J'utilise ces références plus tard quand je travaille sur les idées de mes films.

Est-ce que le fait de dessiner autant sur TVPaint Animation a affecté la manière dont vous dessinez en dehors d'un environnement informatique ?

My dog Tulip

Paul Fierlinger: Cela pourrait sembler être une interaction, mais à dire vrai, maintenant que je dessine uniquement avec TVPaint Animation, j'ai perdu beaucoup de dextérité quand je dessine sur papier. Lorsque je dois esquisser quelque chose pour quelqu'un, lorsque je ne suis pas devant mon ordinateur, je me sens maladroit, comme si je dessinais avec les mains gelées par le froid hivernal

Quant à changer de style, je souhaiterais parfois pouvoir changer davantage le mien. Maintenant que j'ai terminé Tulip et que je me trouve en pré-production de mon prochain long-métrage, j'ai pris la ferme décision de simplifier mon style, pour le rendre plus facile et rapide à reproduire, et je pourrai ainsi employer un assistant. Cependant, pour des raisons étranges, je n'y arrive pas. Le sujet du film est à nouveau un vieil homme qui, cette fois, a passé la majeure partie de son temps avec son navire, plutôt qu'avec un chien.
Je me suis tant attaché à représenter les mouvements du corps de manière réaliste avec des lignes ayant un rendu griffonné que je ne peux pas si facilement sortir de cette ornière. Je me demande si ces changements forcés ne seraient pas uniquement faits de manière artificielle, et s'il ne faudrait pas simplement vivre avec son propre style sans chercher à intervenir.

Il y a des animateurs dont la spécialité est de faire ce que je trouve si difficile : adopter le style d'un autre artiste au début de chaque travail demandé et y adhérer le plus fidèlement possible. Raymond G est l'un d'entre eux. Ce dernier doit parfois me rappeler qu'il n'est pas si facile pour lui de travailler uniquement sur ordinateur, puisqu'il doit adhérer à toute une variété de styles très différents les uns des autres. Et je peux aisément l'imaginer en train de travailler avec toute sorte d'outils aussi variés que contradictoires.

Mais s'il y a une chose que je ressens, c'est que dessiner avec une tablette Wacom grâce à TVPaint Animation revient à utiliser un nouvel outil en lui-même et celui-ci mérite autant de respect qu'un crayon, même si vous ne pouvez pas peindre avec un crayon. Ainsi, je ne désire pas que TVPaint Animation remplace mon bon vieux crayon : je suis juste curieux de voir ce qui ressort des tracés faits avec TVPaint Animation. Cela pourrait faire ressortir de moi un nouveau style graphique et peut-être que maintenant, c'est le style que j'ai employé pour dessiner Tulip et dont je ne peux plus m'éloigner. Je le laisse m'imprégner pour un nouveau film et je verrai ce qui se passera au cours du processus de création.

My dog Tulip

Asaf Agranat: Je suis d'accord, une tablette graphique (y compris sous la forme d'un TabletPC) est un outil à part entière, équivalent, en terme de mérite, aux pinceaux et aux brosses. Bien entendu, il est possible de simuler plusieurs outils à l'aide d'un seul stylet, ce qui a un avantage apparent. Cependant, comme tout outil traditionnel, il a aussi beaucoup de limites. Cela l'empêche de devenir l'outil ultime.

Pour moi, les outils numériques de peinture sont le côté positif de l'informatique. J'utilise des PC depuis 1986 et j'ai toujours une passion pour eux. Cette passion a constamment évolué au cours des années : commençant par les jeux, puis par l'assemblage de mes propres machines puis par les applications graphiques.
Dès lors, après mon service militaire, j'ai travaillé chez un fournisseur d'accès à internet comme aide pour la gestion des réseaux et j'étais entouré par tant d'ordinateurs et de vies dérivées de ces mêmes ordinateurs, que cette passion est devenue rapidement une overdose ! (heureusement, j'ai passé un an en Afrique juste après cela). Il en résulte que j'utilise maintenant les ordinateurs comme un moyen d'arriver à mes fins, plutôt qu'une fin en soi, ce qui je crois, est la meilleure approche de ce machines.

Depuis, quand je commence à animer, je recherche toujours le moyen le plus rapide et le plus simple d'aboutir au résultat. J'ai essayé plusieurs techniques mêlant des médias réels en combinaison avec des programmes informatiques, mais il en résulte que ce n'était jamais vraiment ça, parce que le procédé devenait bien souvent le sujet, et cela laissait peu de place à la créativité. Ainsi, lorsque j'ai trouvé TVPaint Animation, cela m'est apparu comme une révolution, parce que c'était la première fois que je rencontrais un environnement de création qui ouvrait tout le potentiel de créativité dans le sens où je le désirais, et pas de la manière dont la plupart des logiciels le dictent encore aujourd'hui.
Au sein d'une même interface, je pouvais finalement me concentrer sur une idée, plus que sur le fait de savoir comment l'achever. D'une certaine manière, avec TVPaint Animation, il n'y a pas lieu « de penser en dehors de la boîte », parce qu'il n'y a pas de boîte. Ce logiciel a
actuellement peu de chose à offrir, si bien sûr l'on retire l'utilisateur de l'équation, et ce précisément parce que c'est un outil au sens pur, tout comme l'est le pinceau pour le peintre. Je pense même que si je ne devais prendre qu'une seule chose sur une île déserte, ce serait TVPaint Animation, parce qu'il est comme une extension de mon habileté. En d'autres termes, il me permet de faire ce que je veux, comme je le veux.

Quelle est votre histoire vis-à-vis de TVPaint Animation ?

Paul Fierlinger: Mon histoire avec TVPaint Animation remonte à l'époque où les ordinateurs n'étaient pas encore utilisés dans notre profession. Je devenais fou à force d'être en contact avec des celluloïds et je ne pouvais pas faire autrement qu'encrer mes dessins sur ces maudites feuilles plastifiées. Je devais trouver un moyen pour au moins tracer mes dessins sans les encrer manuellement. Je suis passé de ces feuilles Agfa, crées pour les grands projecteur, dont la surface noire devait être lavée à l'eau pour ne laisser que les lignes photo-synthétisées, à un photocopieur de 13 000$, spécialisé dans l'impression de celluloïds, que j'ai d'ailleurs utilisé pendant près de 10ans. Et ce, jusqu'au jour où j'entendis parler de l'Amiga et de D-Paint. Je vis alors l'aube de l'animation sans papier poindre à l'horizon.

J'ai essayé, à l'époque, de nouvelles applications très différentes, comme AXA ou Crater, dont le prix se situait autour de 4000$ et qui demandait quand même des dessins sur papier. Je ne comprenais pas pourquoi il n'était pas possible de dessiner directement par ordinateur, comme me le permit plus tard D-Paint (qui a depuis disparu, avec l'Amiga).

Un jour, on m'informa qu'il existait un logiciel semblable à D-Paint, qui tournait sur PC et qui s'appelait Aura. Je l'ai acheté directement, sans l'essayer avant. Il y avait juste un calque, une table lumineuse avec une transparence à 50% - un peu trop fort pour faire du bon intervallage -, ainsi qu'un outil crayon réglable. Avec ça, j'ai été capable de dessiner quelques spots pour la nouvelle émission « 5, rue Sésame » (j'avais auparavant réalisé quelques spots TV professionnels avec D-Paint). J'ai alors contacté les développeurs de Aura et leur ai demandé s'il était possible que la puissance de la table lumineuse puisse être descendue à 15%, que s'ils faisaient ça pour moi, je pourrait utiliser Aura professionnellement. Suite à cet événement, Sébastien me proposa de devenir bêta-testeur pour TVPaint Développement.

Asaf Agranat: Si je compare ce souhait de passer de 50% à 15% de transparence, à mes réclamations actuelles, je peux dire que TVPaint Animation a fait du chemin ! (Il est presque honteux de penser qu'en tant que bêta-testeur aujourd'hui, je pleure pour des choses futiles comme la finesse de l'ombre des boutons ou des panneaux !). Je pense que je partage un grain de folie similaire à trouver l'outil digital ultime pour pouvoir dessiner et animer. Et je dois admettre que mes raisons sont largement d'ordre financier.
Je pense que cela a commencé lorsque j'étais à l'école et que j'avais l'habitude d'acheter des pinceaux et de la peinture à l'huile: j'ai toujours évité de les utiliser vraiment de peur de faire des erreurs et de gaspiller mon précieux matériel de qualité. Même lorsque cette crainte ne reflétait plus ma situation financière, cela était ancré en moi.
Ma libération est venue avec l'avènement de la peinture digitale, apportant en même temps son lot de problème du fait que j'avais trop d'options à ma disposition. Maintenant, non seulement je suis libre de revenir en arrière (vive le bouton « annuler »), mais j'ai aussi appris que contrôler les erreurs à ma manière est aussi ce qui définit mon style graphique.
De plus, je pense que l'animation dite sans-papier offre un terrain fantastique pour le travail expérimental. TVPaint Animation est parfait dans l'approche expérimentale, en ce sens qu'il permet beaucoup de création à la main, ainsi qu'un traitement en image par image, et ce, avec des résultats immédiatement visibles à l'écran.
Les idées qui me viennent à l'esprit, concernant l'animation expérimentale dans TVPaint Animation, m'excitent vraiment !

Est-ce que vous vous exercez parfois à l'animation expérimentale ? L'avez vous déjà fait par le passé ? (même dans les temps « pré-digitaux » ?) Est-ce qu'il y a certains de ces types de travaux que tu aimes ou qui vous inspirent ?

My dog Tulip

Paul Fierlinger: Je n'ai jamais exploré l'animation expérimentale : depuis plusieurs années, j'ai pris l'habitude de participer à au moins 1 ou 2 festivals d'animation par an et l'animation expérimentale a fini par m'ennuyer.
Depuis que tout le monde s'intéresse aux techniques digitales, il est possible de faire des effets spéciaux même avec un petit budget. Cela vous aurez coupé le souffle à une certaine époque, mais aujourd'hui, c'est tellement commun !

Je ressens la même chose à propos de la musique Jazz ou classique : le plus important à mes yeux est le talent des musiciens et les émotions que leur jeu évoque. Vous savez, quand vous avez écouté quelqu'un qui a pratiqué depuis des années et qui peut jouer avec une maîtrise exceptionelle. Quand je regarde un film d'animation, j'ai les mêmes attentes : je veux pouvoir apprécier une maîtrise du trait combinée avec des idées uniques et exceptionnelles.

Je ne suis pas intéressé par le fait de regarder quelqu'un uniquement capable de maitriser plusieurs logiciels.

Aller à la partie 1 : A propos de "My dog Tulip"

Aller à la partie 3 : Le petit mot de la fin